Crocodile – Près de la gare, l’art mène déjà grand train

Olivier Mosset et Xavier Veilhan, deux artistes singuliers, ont trouvé un aiguillage commun à Lausanne à l’occasion du concours d’intervention artistique de PLATEFORME 10. Cette rencontre inédite se concrétisera sous la forme d’une superbe et monumentale modélisation de locomotive à l’échelle 1:1, inspirée de la fameuse Crocodile des CFF. Le public découvrira l’œuvre lauréate lors de l’inauguration du nouveau Musée cantonal des Beaux-Arts, au premier trimestre 2019.

L’idée paraît presque trop simple : des musées remplacent un site ferro­viaire et une locomotive évoque le passé du lieu, qui est aussi un peu son avenir si l’on pense au développement de la nouvelle gare juste à côté… De fait, les cinq tonnes de métal peint en vert véhiculeront une histoire beaucoup plus riche que cette première évidence, une histoire qu’ont su repérer les dix membres du jury réunis au printemps 2017 en votant quasiment à l’unanimité pour le projet d’Olivier Mosset (CH, 1944) et Xavier Veilhan (FR, 1963), parmi les seize rendus.

Quand Xavier Veilhan a découvert qu’il était sur la liste des nominés du premier tour du concours d’intervention artis­tique avec Olivier Mosset, lui est venue une idée qui a légèrement bousculé le déroulement du concours, sans contrevenir à son règlement. « Je suis fan, je l’ai appelé pour que nous fassions une proposition commune », nous a-t-il raconté le jour de l’annonce officielle des résultats, devant le pavillon français de la Biennale internationale d’art de Venise qu’il a transformé en un étonnant studio d’enregistrement boisé.

Une collaboration qui roule
Au MAMCO de Genève, en 1999, Xavier Veilhan avait déjà présenté un véhicule, la Ford T, emblématique de la mise en pratique du taylorisme et fabriqué à la chaîne dès 1908. Par contraste, le modèle de l’artiste avait été réalisé de manière artisanale par les élèves d’un lycée technique. Puis le thème de la mobilité n’a cessé d’être présent dans l’œuvre du Français, du cheval au dirigeable en passant par le bateau ou encore le skating.

Quant à Olivier Mosset, également passionné de mécanique, c’est un biker invétéré, amateur de Harley-Davidson et conducteur de belles américaines, des passions qui ont parfois interagi avec son œuvre. C’est d’ailleurs de lui que vient l’idée de la locomotive. Il raconte que, lorsqu’il a reçu le cahier des charges du concours, il venait de rêver d’une mare aux crocodiles – une réalité bien éloignée de sa nouvelle maison en Arizona bâtie au milieu des cactus – et c’est comme cela que lui est venue l’idée de développer un projet à partir de la fameuse motrice surnommée Crocodile à cause de sa forme singulière et de sa couleur. L’idée a plu à Xavier Veilhan et le travail a tout de suite commencé.

Près de vingt ans après sa Ford T, l’artiste français revient donc en Suisse grâce à un rêve d’Olivier Mosset, avec un autre véhicule iconique. Et très helvétique. La Crocodile a sa place dans l’imaginaire suisse tout comme les fameux toblerones, ces blocs défensifs qui ont ceinturé la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale et dont Olivier Mosset a décliné la géométrie particulière en une série de sculptures depuis 1994, dans toutes sortes de matériaux, du carton au glaçon. Cette capacité à révéler un objet est bien sûr un point commun avec Xavier Veilhan. Le double visage de la Crocodile enfin – qui comporte deux cabines pour pouvoir être conduite dans les deux sens – semble aussi être un clin d’œil à la réunion des deux artistes.

Xavier Veilhan et Olivier Mosset
Photo : © Jean-Bernard Sieber


Belle mécanique
« Une fourmi de dix-huit mètres, ça n’existe pas », dit le poète avant de demander « Et pourquoi pas ? » Eh bien, une Crocodile de dix-huit mètres, ça existera, cher monsieur Desnos. Encore faudra-t-il ces prochains mois affiner le projet, faire des essais de matériau et de couleurs, trouver les lignes exactes pour synthétiser la puissante mécanique ferroviaire en un objet identifiable mais aussi assez pur – ni trop agressif, ni trop aimable – afin de permettre des perceptions multiples. Crocodile ne sera pas un banal monument ; elle devra pouvoir être déplacée, ne serait-ce que pour accompagner le chantier qui va animer le quartier durant quelques années encore. Il serait dommage de figer une si belle évocation de la mobilité.


Texte : Elisabeth Chardon
Xavier Veilhan et Olivier Mosset, Crocodile, 2019
Photo : © Vincent Germond

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