Ai Weiwei
« D’ailleurs c’est toujours les autres »

Un guide d’exception au Palais de Rumine
Pour sa dernière exposition à la Riponne, le Musée cantonal des Beaux-Arts expose l’artiste chinois. Sous le titre « D’ailleurs c’est toujours les autres », les œuvres d’Ai Weiwei dialoguent avec l’ensemble du Palais de Rumine, se glissant parmi les collections des autres musées jusqu’à la bibliothèque.

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En 2004, la Kunsthalle de Berne organisait la première exposition personnelle d’Ai Weiwei en Europe – et la dernière à ce jour sur le sol suisse. Son directeur d’alors, Bernard Fibicher, avait rencontré l’artiste en marge de la Biennale de Shanghai en 2000 tandis que ce dernier mettait sur pied une exposition parallèle qui, comme son titre Fuck off l’indique, était moins sage que l’événement officiel. Le grand public n’ayant encore guère entendu parler de lui, l’exposition bernoise avait eu une fréquentation plutôt discrète. A la tête du mcb-a depuis 2007, Bernard Fibicher prépare le grand déménagement vers PLATEFORME 10 à l’horizon du premier trimestre 2019. Inviter Ai Weiwei – dont les expositions se sont multipliées à travers le monde – lui a semblé un bon moyen de quitter Rumine en beauté.

L’artiste a tout de suite très généreusement mis ses œuvres à disposition. Il est venu visiter les lieux au printemps 2016, publiant quelques images sur son compte Instagram, notamment des anciennes vitrines du Musée de zoologie. Très vite en effet, le projet a conduit à une collaboration inédite entre l’ensemble des occupants du bâtiment.

Tradition et subversion
Dans les salles du mcb-a, les œuvres se répondent plutôt qu’elles ne se juxta­posent. Souvent grandioses, elles sont réalisées minutieusement grâce à des savoir-faire ancestraux qu’Ai Weiwei aime stimuler. Ainsi de ce vaste parterre de fleurs blanches, composé de grands carreaux de porcelaine en relief. On peut noyer son regard dans cette floraison immaculée, déploiement d’une œuvre née en 2015, qui témoigne de la collaboration de l’artiste avec les céramistes de son pays.

Dans la même salle est exposée Study of Perspective, ces photographies de doigts d’honneur levés à travers le monde, au premier plan de tant de bâtiments emblématiques. Le premier doigt remonte à 1995, sur la place Tiananmen à Pékin. Peu significatif dans la culture chinoise, le signe – et l’œuvre – a pris tout son sens à l’échelle internationale. A Lausanne, les photographies sont accrochées sur le papier peint Finger, dont les motifs reprennent le même geste d’irrespect, des bras sans corps formant des cercles qui, pour Bernard Fibicher, ne peuvent qu’évoquer une pièce de Bruce Nauman en possession du musée lausannois : Sans titre (Hands Circle), un bronze de 2006.

Un artiste global et total
Ai Weiwei a vécu douze ans aux Etats-Unis et réside désormais à Berlin. Ses références, comme ses adresses, concernent autant la Chine que le reste du monde. « C’est le premier artiste global », s’enthousiasme le directeur du mcb-a qui ne manque pas d’évoquer Human Flow, documentaire d’Ai Weiwei très attendu, tourné dans une vingtaine de régions de la planète touchées par la crise migratoire.

Dans la grande salle centrale, c’est un papier peint à motifs de caméras de surveillance, évocatrices de celles braquées sur l’artiste pendant son assignation à résidence, qui recouvre les murs. L’œuvre porte un long titre dont la traduction est « L’animal ressemble à un lama mais en réalité c’est un alpaga ». Dans les reflets dorés des caméras, on aperçoit notamment Ai Weiwei nu avec, devant le sexe, une sorte d’alpaga en peluche. L’animal est devenu la mascotte des internautes chinois luttant pour la liberté d’expression à cause des jeux de mots que permet son nom dans leur langue.

Parmi les autres pièces, des graines de tournesol en porcelaine (Sunflower Seeds). Pas autant qu’à la Tate Modern de Londres en 2010, lorsque 1600 personnes avaient fabriqué et peint à la main cent millions de graines en deux ans, mais assez pour être spectaculaire. Dans la dernière salle, seize sphères de bois assemblées selon des méthodes traditionnelles, sans clous, agrafes ni colle, condensent des significations diverses, évocatrices de forces et de fragilités qu’il convient à chacun d’attribuer.

Une exposition qui prolifère
Et dans les autres institutions ? L’artiste dialogue avec l’esprit des lieux, qui a du caractère. Ainsi, parmi les cires anatomiques du Musée de zoologie, il a placé Ruyi. Cette pièce en porcelaine, inspirée d’un sceptre symbole du pouvoir en Chine mais composée d’organes, rappelle les trafics dont souffre la Chine et les prélèvements forcés sur les milliers de condamnés à morts annuels, en tout cas jusqu’en 2015, dénoncés par les ONG. Des œuvres déclinées autour du crabe d’eau douce (He Xie) trouvent aussi leur place ici, ainsi que des figures construites à la manière des cerfs-volants, en bambou et papier de soie, inspirées du Shanhaijing, l’antique Livre des monts et des mers, source des grandes légendes chinoises. Surtout, un dragon de papier coloré de cinquante mètres de long ondule dans la grande galerie avec, sur ses anneaux, des citations de prisonniers politiques dont Ai Weiwei. Le monstre a vu le jour pour une exposition dans l’ancienne prison d’Alcatraz, alors même que l’artiste était assigné en résidence en Chine.

Dans le département de géologie, Crystal Cube – un bloc d’1 m2 – voisine avec les cristaux tandis que sex-toys et menottes en jade se glissent parmi les pierres semi-précieuses. En archéologie, le triptyque photographique en noir et blanc où l’artiste laisse choir une urne cérémonielle de 2000 ans d’âge est incontournable. Dès 1995, cet acte fort soulignait les rapports contradictoires de la Chine avec son Histoire. A Lausanne, en dialogue avec la série Colored Vases – des céramiques anciennes recouvertes de peintures industrielles –, c’est la version de 2016 de Dropping a Han Dynasty Urn, réalisée avec des briques Lego et comme pixellisée, qui est exposée. En 2015, le mcb-a avait participé au vaste financement participatif, lancé en briques plutôt qu’en monnaie, lorsque la célèbre marque de jouets avait refusé de vendre à l’artiste les quantités demandées, frileuse à l’idée d’être impliquée dans un projet politique. Elle avait fini par céder.

Quant à la Bibliothèque cantonale universitaire, elle n’est pas en reste avec les fameux livres noir, blanc et gris. Dans ces ouvrages clandestins, Ai Weiwei a compilé ce qu’il a découvert de l’avant-garde chinoise à son retour au pays, en 1993.

Hommage à Marcel Duchamp
L’exposition porte un titre en français : D’ailleurs c’est toujours les autres. En français, parce qu’il s’agit de l’épitaphe tronquée de Marcel Duchamp. « D’ailleurs c’est toujours les autres qui meurent », peut-on lire sur la tombe du pionnier de l’art contemporain. Bien sûr, la référence est loin d’être inattendue de la part d’Ai Weiwei, qui la revendique sans cesse. Et ses hommages sont parfois très appuyés. Ainsi, parmi les figures de bambou et de soie de son Shanhaijin, il a glissé le Nu descendant un escalier du maître et, parmi les images reflétées dans les caméras dorées de la tapisserie This animal looks like a lama but…, on devine la fameuse scène d’Etant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage, qui a pour décor la cascade de Forestay, entre Puidoux et Chexbres.

Texte : Elisabeth Chardon

Images :
Ai Weiwei devant le grand cachalot (mâchoire inférieure) au Musée cantonal de zoologie de Lausanne, 2016. Photo : Alfred Weidinge.

With Wind (Avec du vent), 2014, bambou et soie, env. 240 × 5000 cm.
Vue de l’installation, New Industries Building à Alcatraz, Californie.
© Studio Ai Weiwei

Sunflower Seeds (Graines de tournesol) (détail), 2010, porcelaine peinte à la main, 12 × 8 × 0.1 m. © Studio Ai Weiwei

Study of Perspective (Etude de perspective), 1995, photographie n/b.
© Studio Ai Weiwei

The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca, 2015, papier peint, dimensions variables. © Studio Ai Weiwei

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