JEAN-JEAN

Œil ouvrier du Musée de l’Elysée

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Les jardins du Musée de l’Elysée, fin juin 2017. Sous une chaleur caniculaire invitant à la torpeur, les techniciens peaufinent les derniers préparatifs de la 7e Nuit des images. Parmi eux, Jean Clivaz, plus connu sous le pseudo de Jean-Jean. Son surnom lui a collé à la peau depuis l’enfance : « Nous étions deux Jean dans le quartier du village dans lequel j’ai grandi en Valais. Quand elle m’appelait Jean, ma mère ne comprenait pas pourquoi je ne rentrais pas à la maison. Alors elle m’a appelé Jean-Jean et cela s’est révélé beaucoup plus efficace », se souvient-il en souriant. A trois ans, sa grand-mère lui fait percer les oreilles. « A l’époque, on disait que c’était bon pour les yeux. J’avais une boucle de chaque côté, puis j’en ai perdu une et gardé l’autre ». Qu’il porte encore à gauche.

Il est une des personnalités emblé­matiques du musée, apprécié de tous, témoin de l’histoire de l’institution depuis ses débuts en 1985, en tant que musée pour la photographie. Une fleur tatouée sur l’avant-bras, les cheveux rassemblés en un catogan, ses yeux clairs dévoilent la franchise de ceux qui ne s’encombrent pas du poids de l’égo. Quand il parle de son métier, il emploie le « on » plutôt que le « je », comme pour souligner l’importance du travail collectif. Technicien d’exposition, c’est lui qui accroche les images. Mais ses fonctions ne se limitent pas à un cahier des charges réducteur. Son champ de compé­tences lui a permis de s’adapter à la constante évolution technologique, le basculement de la photographie vers le numérique et les écrans sous toutes leurs formes, pour devenir médiamaticien. C’est aussi lui qui s’occupe du photomaton, étape incontournable des visiteurs du musée.

A l’ombre des grands arbres, il se remémore son incroyable aventure. « J’en suis à mon quatrième directeur, en l’occurrence une directrice. C’est une année parti­culière pour moi, puisque je vais quitter en décembre », annonce-t-il sans drame. Il le sait, il ne sera jamais très loin. Car chez lui, la passion et le plaisir sont intacts.

A 64 ans, dont quasiment trente passés au musée et plus de 300 expo­sitions, il en a vu passer des images. Il a même exposé ses propres clichés dans le cadre d’une exposition collective intitulée Ville Imprévisible au Forum d’Architectures dans les années 2000. « J’ai été piégé en quelque sorte, plaisante-t-il en tirant sur sa cigarette. Un collègue conservateur m’avait demandé de présenter des photos que j’avais réalisées à Séoul, en Corée du Sud. J’ai été sélectionné et finale­ment, j’ai passé plus de temps à accrocher les images des autres que les miennes ». Chassez le naturel, il finit toujours par revenir au galop. Sans nostalgie et ouvert à la nouveauté, il est aux premières loges pour scruter l’engouement phénoménal pour la photographie dans la société depuis quelques années. Il ne vivra pas la migration du musée au sein de PLATEFORME 10 mais cela ne l’empêche pas de s’en réjouir. « L’Elysée était déjà un musée incontournable, il va maintenant devenir essentiel, souligne-t-il. Je suis certain que l’aventure sera extraordinaire, aussi d’un point de vue technologique ». Face à la course à l’immédiateté des réseaux sociaux, il pose un regard lucide.

« Instagram et Pinterest ont peut-être contribué à changer le regard des gens, mais cela a surtout donné la possibilité à la planète entière de voir des photos de toutes sortes », observe-t-il avant de conclure sur un ton philosophique et amusé : « J’espère qu’il n’y aura pas trop de pannes d’électricité. Si un jour c’est le blackout, comment fera-t-on pour vivre sans images ? »

Texte : Alexandre Lanz
Photo : Jean-Bernard Sieber

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